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Réunion des Musées nationaux - Grand Palais - Catalogue des collections
Musée national du Moyen Age, Thermes et Hôtel de Cluny, Paris

Les catalogues raisonnés

Sculptures des XIe-XIIIe siècle - Collections du musée de Cluny

Notre-Dame de Paris, portail Sainte-Anne

Cl. 22892 et Cl. 22893

Reine de l’Ancien Testament n° 3

Paris, Notre-Dame, vers 1145

Calcaire (liais parisien)
H. 41 ; L. 27 ; Pr. 14,5 cm
H. 24 ; L. 26 ; Pr. 14 cm


Historique

Provient de l’ébrasement gauche du portail Sainte-Anne de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Fragments déposés sous la Révolution par Varin. Découverts en 1977 à l’hôtel Moreau, 20, rue de la Chaussée-d’Antin (9e arrondissement). Donné par la Banque française du commerce extérieur au musée de Cluny en 1980.


Commentaire

La reine de l’ébrasement gauche du portail Sainte-Anne fut mutilée à la Révolution par Bazin et déposée par Varin. Les deux fragments conservés, identifiés grâce à la gravure de Montfaucon, correspondent respectivement au bas de la robe (Cl. 22892) et au sommet du crâne (Cl. 22893). Le bas de la robe est traité en plis serrés, enveloppant le pied droit, posé sur un socle circulaire, porté par un personnage accroupi dont ne sont plus lisibles que quelques éléments des cheveux et de la barbe. L’autre fragment comprend la partie supérieure du front, presque entièrement couverte par les cheveux, coiffés en bandeau de part et d’autre d’une raie médiane. Elle porte une couronne dont le bandeau est décoré, dans des espaces rectangulaires barlongs déterminés par des rangs de perles dans des gorges, de cabochons, l’un, le plus grand, en forme de croissant de lune, placé entre quatre autres, plus petits, en navette ou circulaires. La cassure du revers est franche.

Ce deuxième fragment mérite à bien des égards qu’on s’y arrête. En 1998, à la suite d’une opération de restauration, sa provenance du portail Sainte-Anne fut mise en doute, comme en témoignent la très courte note accompagnant sa publication dans l’exposition Autour de Georges Duby et, un peu moins brièvement, l’article de Dany Sandron dans Monumental. Deux arguments furent en effet avancés : les dimensions, qui seraient hors de proportion avec celles des statues-colonnes du portail Sainte-Anne, et le fait que la couronne puisse paraître désaxée. Sur cette base, ce fragment fut réattribué à la statue de la Synagogue qui se situait entre le portail nord et le portail central de la façade occidentale et, en conséquence, redaté des années 1220. Plusieurs raisons nous incitent, ici, à ne pas partager cette hypothèse. Sans vouloir remettre en cause les observations de 1998, il nous semble hasardeux de déterminer la taille d’une statue à partir d’un fragment aussi peu important, d’autant plus que la perte du visage rend impossible la triangulation et que l’on ignore tout des proportions de la Synagogue. La sculpture médiévale n’est pas une science exacte, et elle n’est pas gouvernée par le même strict jeu de canons que celle des temps modernes. Qui plus est, un petit détail iconographique empêche, à notre sens, d’attribuer cette tête à la Synagogue : l’examen du fragment montre, en effet, que la couronne portait des fleurons qui ont été soigneusement arrachés, comme pour les têtes des rois de Juda. Si l’on reconnaît là la trace du ciseau de Bazin, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi la Synagogue aurait été revêtue d’un tel accessoire. Selon Dany Sandron, la couronne désaxée est l’un des attributs du personnage. Outre qu’il semble difficile d’affirmer avec certitude, ici, que la couronne est désaxée et que ce désaxement éventuel aurait été perceptible à l’œil – ce dont ne témoignent en tout cas pas les dessins de la façade –, il semble que dans l’iconographie de la Synagogue, qui dérive en cela d’un vers des Lamentations1, la couronne soit le plus souvent représentée aux pieds du personnage. Surtout, cette couronne n’est alors pas une couronne à fleurons mais un simple bandeau. À tous ces arguments, on peut ajouter le fait que, sur les témoignages iconographiques dont on dispose, la Synagogue de Notre-Dame de Paris avait, de façon traditionnelle, les yeux bandés, mais n’était pas couronnée2. Seule l’enluminure du Bréviaire de Paris, où le détail est de très petite dimension, pourrait éventuellement être interprétée en faveur d’une couronne, mais certainement pas d’une couronne fleuronnée3. Quant à la position de la couronne sur le fragment, il convient de noter que l’on retrouve une disposition semblable pour l’une des statues masculines des ébrasements du portail des Valois, à Saint-Denis4.

L’analyse stylistique, enfin, plaide en faveur d’un maintien de l’attribution de cette œuvre au portail Sainte-Anne. Certes, il n’en est conservé qu’un fragment, mais celui-ci permet de réunir un certain nombre d’éléments. Le décor de la couronne n’est en rien décisif : on retrouve le même sur la tête d’un des rois de Juda (Cl. 22988), ou sur celle de la Vierge du portail central. Mais ce décor n’apparaît en rien propre au xiiie siècle. Que l’on songe, simplement, à certaines statues-colonnes de Chartres ou de Notre-Dame de Corbeil (Louvre, RF 1616 et 1617). La structuration des cheveux et leur rapport au front et à l’espace occupé par la couronne, en revanche, sont nettement plus évocateurs. Des deux autres têtes provenant de statues-colonnes des ébrasements des portails de la façade occidentale aujourd’hui conservées, la tête d’ange du portail du Couronnement de la Vierge (un ange, Cl. 22969) en est par trop différente pour que le moindre rapprochement soit possible : les cheveux sont réunis en petites mèches formant des boucles sur le front et creusant profondément le crâne. La tête du portail central (saint Paul, Cl. 14417), quant à elle, est de structure plus classique. Les cheveux y sont traités en une succession de fines ondulations, mais avec une souplesse et un jeu de volume dans les retombées qui les éloignent largement du traitement en bandeau de notre fragment. D’autres têtes, certes de plus petit format, témoignent d’un détail supplémentaire par l’agencement de la coiffe : au portail central, qu’il s’agisse de la Vierge du tympan ou de l’élue du linteau, la coiffe ne laisse dépasser qu’une fine mèche de cheveux, vite reprise par le voile, et les fronts sont largement dégagés. Pour autant que l’on puisse en juger, sur notre fragment, les cheveux dessinaient un front triangulaire. Ils sont beaucoup plus plats que sur la tête du Saint Paul, encadrant strictement le visage, et sont, en revanche, beaucoup plus proches des cheveux du David du Metropolitan Museum de New York5. Ce traitement, avec la raie centrale marquée, est caractéristique de l’art du deuxième tiers du xiie siècle. Au sein des collections du musée, un rapprochement s’impose fortement avec la tête de la reine de Saba provenant du portail central de Saint-Denis. On y retrouve, sur un bandeau plus large, le même type de décor de couronne mais, on l’a vu, cela ne peut guère être retenu comme un argument. Le traitement des cheveux est, en revanche, étonnement proche d’une œuvre à l’autre. On y retrouve la même légère ondulation de la mèche de bordure, le même léger ombrage formé par le surplomb des cheveux en bandeau sur le front, la même douce pénétration des cheveux sous une couronne portée très haut sur la tête. Une telle proximité ne laisse aucun doute sur la nécessité de placer ce fragment dans le deuxième tiers du xiie siècle. Par-delà, elle montre combien l’atelier en charge des statues-colonnes du portail Sainte-Anne était imprégné du travail de celui des statues-colonnes du portail central de Saint-Denis, au point que l’on peut se demander si, moins de quinze ans après, certains artistes ne se retrouvèrent pas au lancement du chantier de la cathédrale.


Bibliographie

  • Bernard de Montfaucon, Les Monuments de la monarchie françoise qui comprennent l’histoire de France, 5 vol., Paris, J.-M. Gandouin et P.-F. Giffart, 1729-1733, vol. 1, pl. VIII.
  • Alain Erlande-Brandenburg et Dominique Thibaudat, Les Sculptures de Notre-Dame de Paris au musée de Cluny, Paris, RMN, 1982, nos 6 et 7, p. 22.
  • Michel Fleury, « Comment la façade de Notre-Dame retrouve une partie de ses sculptures », Archeologia, 108, 1977, p. 20.
  • Michel Fleury, « Les sculptures de Notre-Dame de Paris découvertes en 1977 et 1978 », Cahiers de la Rotonde, 1, 1978, p. 50-52.
  • Jean Taralon, Annie Blanc, J. Devillard et L. Lenormand, « Observations sur le portail central et sur la façade occidentale de Notre-Dame de Paris », Bulletin monumental, t. 149 (IV), 1991, p. 384-389.
  • Françoise Baron, « La partie orientale détruite du tour du chœur de Notre-Dame de Paris », Revue de l’art, vol. 128, 2000, vol. 128, p. 27.
  • Jean-Michel Leniaud, « Der zweite Tod der französichen Könige oder: die damnation memoriæ », dans catalogue de l’exposition Krönugen, Könige in Aachen. Geschichte und Mythos, vol. 2, Aix-la-Chapelle, 2000, p. 691.
  • Dany Sandron, « Observations sur la structure et la sculpture des portails de la façade », Monumental, 2001, p. 18 et fig. 13.
  • Xavier Dectot, Musée national du Moyen Âge – Thermes de Cluny, Catalogue, Sculptures des xie-xiie siècles. Roman et premier art gothique, Paris, RMN, 2005, no 78.

Expositions

  • Autour de Georges Duby, Aix-en-Provence, Galerie d’art du Conseil général des Bouches-du-Rhône, 1998, p. 19.
  • Cabezas de Notre-Dame, Vic, Museu episcopal, 2004.
  • Spektakel der Macht: Rituale im Alten Europa 800-1800, Magdebourg, Kulturhistorisches Museum, 2008, p. 226.

Index

Désignation : Statue-colonne
Matière : Calcaire lutétien
Technique : Sculpture
Sujet iconographique : Reine de Juda
Motif décoratif : Couronne
Période : 2e quart du XIIe siècle


Permalien pour cette notice

http://www.sculpturesmedievales-cluny.fr/notices/notice.php?id=1078



Xavier Dectot

© Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2011 ; mise à jour : mai 2016

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